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17 mars 2008 1 17 /03 /mars /2008 19:24
Vient de sortir chez Actes Sud

 

Le Boulevard périphérique

Roman - Henry Bauchau




Ed. Actes Sud, 250 p., 19,50 EUR.

 

CRITIQUE TELERAMA

4

Au chevet de sa belle-fille qui se meurt d'un cancer dans un hôpital de la banlieue parisienne, Henry Bauchau exhume soudain de son passé deux défunts oubliés, qu'il se met à veiller en pensée avec une qualité d'écoute hors du commun. Deux êtres extrêmes, l'un par sa pureté omnisciente, l'autre par son diabolisme destructeur, unis par une même initiale dangereusement serpentine : Stéphane, un ami féru d'escalade tué pendant la Seconde Guerre mondiale, et le SS Shadow, son tortionnaire au ­« visage dans lequel on peut tomber ».

Que Henry Bauchau, psychanalyste de 95 ans, pratique la libre association avec une telle maîtrise, quoi de plus naturel ? Que Henry Bauchau, romancier, poète, homme de théâtre, spécialiste des mythes comme de l'introspection, accole les mots les plus simples aux sensations les plus enfouies, quoi de plus éblouissant ? Toujours humble et vacillant, jusque dans son écriture qui semble en permanence s'excuser de lever le voile sur l'essentiel, cet écrivain signe un livre de chevet, dans tous les sens du terme. Un ouvrage oxygénant et obsédant, dont on sent qu'il ne vous quittera plus, et délivrera ses messages au compte-gouttes, au fil des épreuves de la vie. Un traité de la mort, au plus près des trépassés qui nous ont devancés depuis la nuit des temps, formant une farandole dont Henry Bauchau saisit la der­nière main tendue pour entrer en danse. Dans un souffle fragile et léger, imperceptiblement insistant comme celui de la dernière heure, il chuchote que nous sommes tous liés les uns aux autres, avançant dans un monde en accordéon, portés par la mémoire, ralentis par l'amnésie, asphyxiés par la peur, dopés par l'amour. Comme les voitures sur « le boulevard périphérique » que Henry Bauchau emprunte quotidiennement pour aller vers l'hôpital, tel le passeur sur le Styx. L'agonie de sa belle-fille, sur le visage de laquelle « la pensée ne ­pense déjà plus mais elle éclaire encore », lui ouvre des portes intérieures qu'il n'au­rait jamais cru pouvoir déverrouiller.

Tout mourant lègue donc quelque chose sur la mort à qui sait l'entendre. Comment capter ces signes ? En cessant de « vouloir », en lâchant prise. Henry Bauchau incite à guetter autour de soi les messagers anonymes, à la fois gouffres et tremplins, qui vous révèlent à vous-mêmes. Dès qu'il croit se cogner à ses propres limites (« chaque fois que je pense, ou que j'essaie de suivre mes états d'inconscience, je retrouve mon insuffisance »), il les repousse secrètement. Il est de ceux qui savent, comme son ami Sté­phane, qu'« il ne faut que regarder en soi toujours plus fort, toujours plus profondément », jusqu'à ce que les « yeux intérieurs ne soient plus deux, mais toute une constellation, un dôme de regards fixés sur l'obscurité ». ­Henry Bauchau fait partie de ces êtres d'exception qui abolissent les murs entre le quotidien le plus routinier et la quête intellectuelle la plus foisonnante, qui luttent contre l'intermittence de la réflexion et mènent une existence aux aguets. Sur le qui-vive, sur le qui-meure, avec la même foi en l'humanité.

Marine Landrot

Telerama n° 3025 - 05 janvier 2008

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