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15 février 2007 4 15 /02 /février /2007 16:01

extrait du blog de Thierry PECH sur le nouvelobs

14.02.2007

Le clivage gauche-droite

Rendez-vous sur France Inter hier à 7h00 du matin pour une discussion en compagnie de Max Gallo et de Bernard-Henry Lévy, dans le décor quasi-muséographique du café de Flore. L’échange roule à plusieurs reprises sur le clivage droite-gauche. A-t-il encore un sens, demande-t-on à chacun des invités.

Pour BHL, c’est oui, mais à l’ombre d’un combat autrement spectaculaire : celui des anti-totalitaires contre les complices de la tyrannie et de l’oppression. Et BHL de s’emporter : il votera pour celui qui promettra d’empêcher les massacres au Darfour, de faire toute la lumière sur le Rwanda, etc. Qui pourrait contester l’ardente justice de ces revendications ? Pas moi, en tout cas.

Et pour Max Gallo ? C’est oui aussi, mais un tout petit oui, un oui de politesse, aussi mince qu’un sourire. Oui, le clivage gauche-droite a encore un sens, poursuit-il, mais il est secondaire par rapport à l’urgence d’un « dépassement national », d’une forme de sainte alliance face aux menaces qui pèsent sur le pays. Et Max Gallo de dérouler le catalogue habituel des millésimes et des grands hommes : 1940, 1958, De Gaulle… Un véritable tsunami de Majuscules tricolores balaie soudain nos misérables considérations sur la société et l’économie françaises.

BHL et Max Gallo, chacun dans une rhétorique inoxydable, illustrent deux manières de faire disparaître la question : l’exposer au soleil unanime de grandes causes irrécusables, ou la chasser en invoquant les vents impétueux de l’Histoire nationale et des situations d’exception.

Il en est une troisième qui n’a pas été évoquée hier matin, mais qui circule beaucoup ces temps-ci : le clivage gauche-droite serait à l’agonie du fait d’une droitisation générale du paysage politique. En parlant famille, ordre, autorité, sécurité… la gauche aurait rendu les armes aux pieds de la droite.

Cette observation est erronée pour au moins deux raisons. La première est que, si l’on tient à juger de ce clivage par les thèmes les plus récurrents de la campagne, alors il faudrait plutôt parler d’une gauchisation des débats. Car c’est sur des terrains réputés de gauche que campe la discussion depuis plusieurs semaines : pouvoir d’achat, travail, logement…

La seconde est plus fondamentale. Contrairement aux idées reçues, la gauche n’a pas toujours regardé la famille, l’ordre ou même la nation comme des valeurs étrangères. Le socialisme lui-même est né d’une hostilité à l’anomie individualiste, à ce qu’il considérait comme un puissant facteur de désordre et de destruction des liens sociaux. Les républicains (de gauche) se rallièrent pour la plupart à un patriotisme de combat à la veille de la Première Guerre mondiale. En outre, faut-il rappeler que, si un camp a trahi la nation dans notre histoire, ce fut plutôt la droite que la gauche.

Le mouvement des idées politiques est donc infiniment plus complexe que ne le laisse penser celui de quelques bruyants transfuges. Le clivage gauche-droite a toujours été mouvant. Dans le cycle qui s’est ouvert en 1968, on s’est habitué à associer la gauche à la défiance à l’égard de l’ordre, à la libération des mœurs, voire à la haine des familles. Ce cycle est sans doute sur le point de se refermer. Et l’on commence à peine à redécouvrir que le clivage gauche-droite ne passe pas entre les thèmes, mais sous chacun de ces thèmes.

Il existe, par exemple, une idée de gauche de la famille comme il en existe une idée de droite. Si l’on pense, comme le sociologue danois Gösta Esping-Andersen, que la famille peut être l’instrument d’une politique de réduction des inégalités de destin entre les enfants, alors la famille peut devenir une institution de gauche. Si l’on pense, comme Dominique Méda et Hélène Périvier, que l’emploi des femmes et singulièrement des mères isolées est le meilleur rempart pour prémunir leurs enfants contre la pauvreté, alors la famille peut être le levier d’une plus grande égalité des chances. Si l’on pense, en revanche, que la famille est le substitut naturel d’un Etat-providence volontairement amaigri, si l’on assigne aux dépendances familiales des jeunes et des vieux peinant à gagner ou à conserver leur autonomie, alors on nourrit une idée de la famille qui me semble plus clairement de droite. De même, si l’on pense que la famille est une institution dont les richesses patrimoniales doivent être tenues à l’abri de tout effort redistributif, alors on tire vers une conception bourgeoise et quasi dynastique de la famille qui me semble manifestement conservatrice.

Oui, le clivage gauche-droite existe. Il est même plus pertinent que jamais.

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