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Depuis bientôt quarante ans, Patrick Modiano séduit la critique et le public avec ses romans. Hantée par la période de l'Occupation, son oeuvre est dominée par les thèmes de l'absence et
de la quête d'identité, du mystère qui se dissimule sous l'apparente banalité des vies anonymes.
Fan de la première heure, Bernard Pivot a accompagné Modiano tout au long de sa carrière. Fort de ce lien privilégié, le journaliste emmène le téléspectateur à la découverte d'un écrivain réputé
pour son extrême discrétion, mais qui laissera à coup sûr son empreinte sur son époque.
”D'habitude, les souvenirs
d'enfance se suffisent à eux-mêmes. On se souvient de choses très simples. Les miens étaient toujours entachés de quelque chose d'énigmatique, que je n'arrivais pas à comprendre, et je pense que
c’est ça qui a favorisé mon envie d'écrire.
Ma propre naissance est liée à ce chaos (l'Occupation), parce que des gens comme mes parents ne se seraient jamais rencontrés, ces rencontres de hasard ne se seraient jamais faites à une époque
harmonieuse. C’est pour ça que j'ai parlé d'un terreau de l'Occupation.
J'étais le fruit de cette époque. Quand j’écrivais mon premier livre (La Place de l'Etoile), qui était axé sur le problème juif, je me suis aperçu que c’était quelque chose de beaucoup
plus général que je voulais exprimer : des thèmes qui me hantaient, comme l'absence, la perte d’identité, qui n’étaient pas forcément liés au problème juif.
Je ne suis pas capable d'écrire plus d'une heure par jour. C'est comme une opération chirurgicale. Ce n'est pas parce que je suis paresseux. Je pense toute la journée à des bouts de phrases. Mais
l'activité matérielle d'écrire, au bout d'une demi-heure, je ne peux pas.
J'ai eu un frère qui avait deux ans de moins que moi. Malheureusement je l'ai perdu en 57. Comme mes parents n'étaient pas présents dans toute cette enfance, ç’'a été une sorte d'univers avec
lui, comme un monde qui se crée. La disparition de ce frère a été difficile puisque c'était le seul élément familial.
Le pensionnat, ç'a été l'un des pires moments de ma vie. Je me souviens de la brutalité et de la bêtise des élèves plus vieux qui faisaient la discipline. On se dit toujours : si encore il y
avait une raison valable (pour être rejeté), mais j'étais un gentil garçon, j'étais bon élève. C'était toujours d'être traité comme une brebis galeuse mais sans l'être… parce que je ne leur
faisais pas d’histoires, jamais je n'avais fait de bêtises…
Le dimanche, quand je sortais du
lycée (Henri IV), je n'allais même pas chez mes parents. Je me promenais dans le coin, je déambulais dans Paris et puis je rentrais. A l'époque, il y avait une discipline assez stricte… J'en
profitais pour sortir du théâtre (Fontaine) et pour me promener dans les rues de ce quartier de Pigalle, et c'est là que j'ai ressenti le fantastique des nuits parisiennes. C'était encore le
Pigalle de Touchez pas au grisbi… Il y avait des néons dont j'ai encore des images… Toute une magie. C'est devenu comme une sorte de paysage intérieur qui m'a aidé après à écrire mes
livres.
Le mot que j'emploie le plus souvent, je m'en rends compte, c'est "bizarre". Je dis d'abord c'est bizarre pour expliquer que les choses sont compliquées. C'est un temps de répit… J'ai
effectivement pensé que ma vocation d'écrivain c’était de rendre claire et presque limpide cette bizarrerie initiale. La vie est bizarre et confuse, mais grâce à cette langue je la rendais un peu
plus claire.”
Premières diffusions : vendredi 19 octobre 2007 à 20:40 (câble, satellite et TNT), dimanche 21 octobre à 09:45 (hertzien et TNT).
Durée : 52'
Auteur : Bernard Pivot
Réalisation : Antoine de Meaux
Production : France 5 / Equipage
Année : 2007