La citoyenneté s'use si l'on ne s'en sert pas. La République est l'affaire de chaque citoyen libre de s'informer, de s'exprimer et d'échanger
Ainsi c'est non pas la personne morale d'autrui ou l'idée que l'on se fait de cette personne qui forme la limite de ma liberté, mais ses droits, expressément définis par la loi réglée sur la volonté générale. En l'occurrence, la liberté d'expression est encadrée par des lois sur l'injure, la diffamation, l'incitation à la violence, à la haine raciste, etc. Le principe est toujours le même : les interdits sont nécessaires au fonctionnement du droit en ce sens qu'ils sont la condition de possibilité du droit qu'ils limitent et dont ils sont constitutifs.
On sait que les droits dits formels ont été l'objet de critiques célèbres, d'abord par les adversaires de la Révolution française, tels Burke, au nom d'une conception distributive de l'ordre politique – et c'est plutôt la notion d'égalité qui était visée (1). Plus connue dans la tradition française est la critique inspirée par le Manifeste du Parti communiste de Marx et d'Engels – et cette fois c'est plutôt la liberté « formelle » qui tombe sous le coup de la critique : la liberté en effet, c'est le droit pour le propriétaire des moyens de production d'exploiter le non-propriétaire – le loup libre dans un poulailler libre. On se souvient de l'éblouissante formule (éblouissante par son ambivalence voulue) par laquelle Marx caractérise le prolétaire : un travailleur libre. Libéré de la servitude qui frappait le serf, mais libre de toute autre propriété que celle de sa force de travail, qu'il doit donc vendre pour survivre, et même, pour le prolétaire moderne, celui de la grande industrie, libre de la technique de travail qui lui a été volée par la machine. Ainsi le prolétaire est libre en tant que force de travail pure et simple, force de travail abstraite. Notons l'emploi du terme abstrait par Marx pour caractériser cette force de travail : abstraite car réduite à son essence, sans propriétés particulières.
Or c'est précisément son abstraction que les critiques de la liberté formelle lui reprochent. Dans un premier temps, je m'attacherai à remonter à la source philosophique de cette critique, qui fédère toutes les autres : cela nous conduira au concept classique de la liberté comme maîtrise. Dans un second temps, j'essaierai de montrer comment cette conception de la liberté philosophique peut être retournée et servir à abolir toute liberté, précisément lorsqu'elle est opposée à la liberté formelle à des fins de dénonciation. J'en conclurai qu'il ne faut jamais céder sur la forme – or c'est ce que nous sommes constamment invités à faire lorsqu'une « affaire » survient, comme récemment l'affaire des caricatures et l'affaire Redeker.
la suite sur le blog de Catherine Kintzler