La citoyenneté s'use si l'on ne s'en sert pas. La République est l'affaire de chaque citoyen libre de s'informer, de s'exprimer et d'échanger
Jules Ferry ? C'est la droite cléricale qui s'en prit de toute son énergie à l'école laïque, gratuite et obligatoire qu'il légua à la France. Clemenceau ? C'est la droite qui, en l'abreuvant d'injures et de mensonges, après Panama, l'a chassé de l'arène politique puis l'a violemment dénoncé dans son combat pour Dreyfus. Jean Jaurès ? C'est la droite qui n'a pas cessé, jusqu'à son assassinat en 1914, de le moquer comme utopiste, de le détester comme défenseur du monde ouvrier, de le clouer au pilori comme naufrageur de la défense nationale. Salengro ? C'est de la droite et de sa presse que sont parties les calomnies infâmes qui l'ont poussé au suicide, en 1936. Léon Blum ? C'est de la droite qu'a jailli, quand il s'est approché du pouvoir, avec le Front populaire, un flot de haine dont la virulence a resurgi sous Vichy lors du procès de Riom fomenté par Pétain.
Qu'on m'entende bien : je ne rends pas Nicolas Sarkozy et les siens, ce serait absurde, personnellement comptables de tout cela. Mais leur famille politique ne peut pas, au nom de je ne sais quelle rupture soudaine dans le mouvement de l'histoire, prétendre en abolir ni les réflexes ni l'héritage, puisque ce sont ceux-ci qui l'ont définie dans la longue durée.
On peut se demander, à la réflexion, s'il ne faudrait pas considérer cette prétention du candidat de la droite à s'inscrire dans la lignée de grands personnages de la gauche comme le fruit d'une contrition cachée. C'est peut-être l'aveu d'une gêne secrète devant une évidence : depuis deux siècles, cette droite dont M. Sarkozy est le descendant et l'actuel porte-parole n'a pas cessé de freiner les évolutions du progrès avant de se trouver contrainte, par l'évolution des esprits et par le jeu des forces sociales, à se convertir, en vagues successives, à une partie des principes que les hautes figures dont il est question ont incarnés dans le passé, parfois jusqu'au martyre.
Quoi qu'il en soit, quelque pudeur ne serait pas malvenue de la part d'un homme qui attend, si on le comprend bien, que les leaders de la gauche soient morts pour les aimer à titre posthume. Ségolène Royal est heureusement bien vivante.