Après la diatribe extrêmiste de Nicolas Sarkozy contre 1968 dans son meeting berlusconien de Bercy, il parait sage de relire l'analyse d'un sociologue critique et mesuré sur ces événements et leurs conséquences.
Cet article a été publié par l'Expansion en 2005.
Jean-Pierre Le Goff: "Dépasser Mai 68, oui. L'effacer, non" L'Expansion
Conseil d'un sociologue à l'usage des jeunes générations : se réconcilier avec la démocratie pour digérer 68, sans revanchisme ni nostalgie.
Auteur notamment de Mai 68, l'héritage impossible (La Découverte, 1998), le sociologue et philosophe Jean-Pierre Le Goff réfléchit à la manière dont les générations suivantes se sont situées par rapport à cet événement. La parution de nombreux livres rédigés par des trentenaires (voir L'Expansion n° 700) qui veulent « régler leurs comptes » avec 68 montre surtout qu'on n'en a toujours pas fini avec ce moment de notre histoire.
Plusieurs ouvrages écrits par des trentenaires s'attaquent aux soixante-huitards. N'est-ce pas étrange, au moment où les valeurs de 68 semblent avoir triomphé ?
-C'est dans les années 80, avec François Mitterrand, que la société a paru se réconcilier avec Mai 68 et les années contestataires qui ont suivi. Les générations qui avaient formé le mouvement étudiant arrivaient à des postes de responsabilité, porteuses de nouveaux thèmes : antiautoritarisme, féminisme, écologie, multiculturalisme... Cela coïncide avec le succès du livre Génération, de Hervé Hamon et Patrick Rotman, qui est la première grande célébration des soixante-huitards, ou du moins d'une partie d'entre eux. C'est aussi à cette période que Libération devient un journal branché, coqueluche des yuppies, et non plus un organe gauchiste. Le PS, qui ne vient pourtant pas de cette culture, va récupérer ces thèmes au moment où le projet socialiste entre en crise et où s'opère un retournement de la politique économique. La gestion des contraintes va s'habiller d'une nouvelle idéologie qui se traduit dans le tout culturel de Jack Lang et la célébration de la modernisation dans tous les domaines. Au bout du compte, cette reconnaissance de la « pensée 68 » se produit quand toutes les grandes idéologies s'effondrent. Mais elle semble aujourd'hui arrivée à son terme, malgré ses défenseurs attitrés et ses héritiers dans quelques grands médias.
Les jeunes générations sont-elles en train de rompre le cordon ?
-L'imaginaire post-soixante-huitard continue de susciter à la fois fascination et répulsion. Les soixante-huitards ont poussé jusqu'au bout l'image de la jeunesse et du peuple adolescent perpétuellement révoltés. Celle-ci fait désormais partie des stéréotypes culturels et commerciaux. Et les jeunes générations qui ont suivi ne sont pas arrivées à s'en détacher. Pour y parvenir, il leur faudrait rompre avec la posture du rebelle et créer autre chose. Mais on ne voit pas poindre un autre mouvement de révolte et de création semblable à celui des années 60. La jeunesse, comme la société dans son ensemble, est beaucoup plus fragmentée et désillusionnée. La musique illustre très bien cette situation. Dans les années 60, le jazz et le rock, musiques issues de la modernité, avaient un très fort impact sur la jeunesse en même temps qu'ils avaient une vocation universelle. Aujourd'hui, on assiste à beaucoup de remakes, de mélange des genres, d'ouverture sur toutes les musiques du monde. Quant au rap, il exprime une culture de banlieue victimaire où chacun lutte pour sa survie dans des « jungles urbaines ». Cette musique exprime une ghettoïsation. On est loin de la dynamique et de l'impact global du jazz et du rock dans les années 60.
Est-ce que nous n'avons pas légué à nos enfants la désillusion à l'égard du progrès et de l'avenir ?
-Oui, quand on interroge des trentenaires, leurs réponses sont souvent désabusées. Elles se résument en deux formules : « L'absence d'héritage pour tout héritage » et « Au moins, on aura été prévenus ». Mais de quoi ? Du fait que tous les idéaux pour lesquels les parents et grands-parents avaient cru utile de se battre ont tourné court ? Ce n'est guère stimulant. Avec toutes ses folies et ses irresponsabilités, la période des années 60 était dynamique et optimiste. Elle portait la marque de la toute-puissance de la modernité, à un moment historique bien particulier : les Trente Glorieuses. L'exigence d'une liberté absolue sans référent et sans ancrage, alliée à l'idée de table rase, a été portée par la révolte d'une génération d'enfants gâtés (relativement aux générations antérieures), élevés dans le contexte du développement de la consommation et sous la protection de l'Etat providence. Tel n'est pas le moindre des paradoxes : dans son extrémisme même et sa coupure avec le réel, le mouvement contestataire de l'époque portait la marque de la dynamique d'expansion des Trente Glorieuses qui permettait à la jeunesse étudiante de vivre dans une relative insouciance.
Donc une période joyeuse, sinon optimiste ?
-C'est beaucoup plus nuancé. Il faut se garder d'une lecture rétrospective : s'il y a une continuité, il y a aussi une coupure dans les années 70. Jusqu'en 1973, on est encore dans la période des Trente Glorieuses, on veut aller jusqu'au bout de la modernité. Le thème révolutionnaire se mêle à la fête à outrance, à la drogue, à la musique, avec un sentiment d'irresponsabilité joyeuse. Mais en 1973, la fin des Trente Glorieuses s'amorce avec la crise du pétrole et l'arrivée de thèmes aux antipodes de l'insouciance des années précédentes. On le voit bien avec l'écologie, qui porte une vision noire, catastrophique, du présent et de l'avenir de l'humanité, à l'inverse du messianisme révolutionnaire et de l'utopie joyeuse. La candidature de l'agronome René Dumont à la présidentielle en 1974 parle de pollution, de dégradation de l'environnement, de risques de la croissance, etc. Tout n'est plus possible, on s'inscrit dans la limite. Les thèmes écolo-gistes et féministes se pacifient avec une dimension moralisatrice qui vise à changer la mentalité d'un peuple considéré comme un rassemblement de « beaufs ». C'est cette version-là du mouvement soixante-huitard qui a triomphé.
Les nouvelles générations peuvent-elles s'affranchir de ce lourd héritage ?